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Transquinquennal / La dernière pièce du puzzle

 

Transquinquennal ne se prive d’aucune contradiction.

Transquinquennal ne se prive d’aucun paradoxe.

Transquinquennal ne se prive d’aucune audace.

Transquinquennal n’est jamais où on l’attend, ou presque.

 

Leurs créations, leur démarche s’apparente à une expérience de pensée à la manière du chat de Schrödinger (qui est à la fois mort et vivant dans sa boîte) ou de l’âne de Buridan (qui meurt à la fois de faim et de soif parce qu’il ne sait pas se décider entre l’avoine et l’eau) : elles mettent le doigt sur l’absurde, la schizophrénie ambiante et le problème de la (re)présentation de la réalité.

 

Ils pensent, anticipent et conceptualisent tout, jusqu’à leur propre fin (revendiquée, assumée, provoquée) ; et dans le même temps ils aspirent sans cesse à l’accident, à l’événement, au prisme qui va les faire peu ou prou dévier pour mieux aller là où ils devaient aller.

 

Ils font du théâtre, c’est incontestable. Leur spectre d’intervention est large, très large (il dépasse nettement le simple fait d’être sur scène, de jouer, de créer, etc.), mais surtout, ils sont un peu masochistes, parce qu’ils n’aiment pas ça, en fait, le théâtre.

Enfin pas vraiment.

Pas n’importe quel théâtre.

Alors ils créent des objets scéniques qui sont eux, mais qui ne le sont pas, et inversement, et qui repoussent les limites du genre.

Ils ne sont ni metteurs en scène, ni auteurs, ni acteurs, ni directeurs artistiques, ni administrateurs de compagnie, ni dramaturges, ils sont tout cela à la fois.

Ils abordent des textes d’auteurs contemporains (Savitzkaya, Blasband, Spregelburd, Piemme et Pourveur, Marie Henry, et bien d’autres, tous vivants) avec respect et liberté mais ils n’hésitent pas non plus, dans un grand écart assumé, à aller puiser sur le Net des choses absurdes et d’étranges du moments qu’elles peuvent devenir un élément de réflexion, et un sujet d’étonnement : enfants coréens en pleine performance, béatitude réjouie (et angoissante) d’un quidam face à un double arc-en-ciel, etc., qui sont, pour eux, autant de prétextes pour interroger la beauté, le bon et le mauvais goût.

 

Il y a au centre du collectif, semble-t-il, un immense éclat de rire, un rire kundérien, un humour corrosif et sans concession, qui ne s’éteint pas, même quand le grave déborde. Il ne faut pas se prendre au sérieux, mais il faut le faire sérieusement, il faut pousser les logiques jusqu’au bout et le faire avec méthode, c’est-à-dire à moitié n’importe comment, parfois. Un rire qui souvent se pose en parataxe sur un enchaînement de situations qui flirtent avec le non-sens, le jeu dans le non-jeu. Il y a quelque chose de l’Outrage au public de Peter Handke dans leur démarche, quelque chose qui se joue de tout, s’annule pour mieux exister, quelque chose qui met le doigt sur les engrenages rouillés du fonctionnement qui est le nôtre à tous les niveaux, mais en ayant en pointe de mire le divertissement (en évitant, en se moquant, évidemment, de la stupidité qui souvent l’accompagne).

On ne s’ennuie jamais avec Transquinquennal, ou alors c’est fait exprès.

 

Fondé en 1989 par Bernard Breuse et Pierre Sartenaer (qui s’est retiré ensuite), le collectif est composé aujourd’hui de Bernard Breuse, Stéphane Olivier, Miguel Decleire et Brigitte Neervoort. Ils fonctionnent comme une seule entité, une hydre à quatre têtes ou plus, selon qu’ils s’adjoignent l’une ou l’autre compagnie venue d’ici ou d’ailleurs. Ils ont travaillé en collaboration de nombreuses fois, avec Dito’Dito, avec (feu) le Groupe TOC, avec Tristero, et avec bien d’autres.

 

Chez Transquinquennal, le mot « collectif » prend toute son ampleur.

C’est à la faveur de discussions constantes et ininterrompues que naissent leurs spectacles, qui sont, en quelque sorte, des prolongations de réflexions entamées dans un collectif plus large encore, qui rassemble acteurs, performeurs et spectateurs. Mais peut-on dans leur cas, dans l’expérience qu’ils proposent sur scène, autant dans Capital Confiance, que dans Quarante-et-un, que dans We Want More, parler d’acteurs et de spectateurs ? S’il y a bien une distinction géographique et physique, elle tend, en cours de représentation, à s’effacer, faisant du spectateur, qu’il le veuille ou non, un élément de l’événement en cours.

Ils n’hésitent pas à donner au public un pouvoir dont il est périlleux mais déterminant d’user en cours de représentation (notamment dans Capital Confiance où un bouton permet à un moment d’arrêter – véritablement – le spectacle).

Et les exemples foisonnent.

Dans Zugzwang, spectacle phare de la compagnie créé en 2002, clairement, les frontières sont purement et simplement abolies. Scène, salle et monde extérieur sont habités par des personnages dont les histoires se tissent au fil de la représentation, se nouent. Ce qui est proposé est une rencontre, un au-delà des conventions qui les prend en compte pour mieux les remettre sur le grill des évidences dramaturgiques.

Dans We Want More c’est l’instinct grégaire de la masse qui est sollicité, la répétitivité qui est interrogée, jusqu’à l’écœurement parfois, mais dans la joie. Le spectateur est à la fois complice et prisonnier de la représentation.

Avec À vous de choisir, ils ont poussé les curseurs très loin en proposant que la pièce, qui allait être créée au Théâtre de Liège en janvier 2016, soit sélectionnée par toute personne qui le souhaitait, par le biais d’un vote, parmi une liste préétablie, certes, mais sur laquelle tout restait à faire. C’est Moby Dick – En répétition d’Orson Welles qui a été « lauréate » et la pièce s’est montée en un temps record (six semaines pour la faire traduire, créer une scénographie, faire une mise en scène, répéter, etc.). C’est pour le moins casse-gueule, c’est pour le moins audacieux, c’est pour le moins un événement théâtral absolu en ce qu’il rend visible ce qui est ordinairement caché (cette baleine qu’on ne saurait voir ?) : tout le processus (en tout cas sa représentation) qui sous-tend l’exercice d’une création théâtrale.

 

Transquinquennnal, au fond, n’a de cesse de démontrer qu’il n’y a pas que le « résultat », le « produit » qui compte (même s’il ne faut pas le négliger bien entendu), mais qu’il s’agit d’un chemin, d’une expérience, d’un flirt avec le risque, une provocation maîtrisée. Au cœur de leur démarche, il y a souvent une contrainte, une contrainte stimulante, et un doute, une remise en cause de l’ordre établi. Les choses sont-elles aussi limpides qu’on voudrait nous le faire croire ?

Et comment on fait avec tout ce bordel ?

 

Les questions qui traversent les créations de Transquinquennal sont aussi celles qui interrogent ce qu’est le théâtre aujourd’hui, ce qu’est la représentation, ce qu’est ce moment bien particulier, unique, non-reproductible ou presque, qui rassemble une équipe de comédiens-performeurs et un public dans un même espace-temps. De spectacle en spectacle, la forme est sans cesse mise en exergue, elle vitalise et irrigue les questions de fond qui sont traitées : quel impact la crise a-t-elle eu sur nous ? Qu’est-ce que le beau ? La guerre est-elle partout ? Qu’est-ce que l’Europe ? Qui sommes-nous ? Où va-t-on ? C’est quoi mourir ?

 

Transquinquennal a aujourd’hui plus de 44 spectacles à son actif (dont Zugzwang, Les B@lges, Chômage, Blind Date, Coalition, Capital Confiance, La Estupidez, Quarante-et-un, We Want More, etc.), qui ont marqué, à leur manière, la création théâtrale francophone de leur empreinte.

Et quelques autres sont en préparation.

Les derniers, en fait.

 

La question qui préoccupe toute compagnie (ou toute personne engagée dans une démarche de création), au moins un peu (quand bien même ce n’est pas toujours simple à avouer, mais peu importe) est : « comment durer ? »

Et cette interrogation porte en elle à la fois toute l’énergie nécessaire à toute entreprise de renouvellement permanent que devrait être toute pratique artistique, mais aussi tout le potentiel d’écrasement du désir, de nivellement par le « même », fût-il (ou fussent-ils?) inconsciemment et aveuglément mis en place.

Transquinquennal se propose pour les cinq années qui viennent de régler le problème de manière radicalement postmoderne en affirmant dans leur projet / programme « Changement à vue » (dossier pour un contrat-programme avec la FWB), vouloir mettre fin dès le 1er janvier 2023 à l’aventure qui les lie.

Après des décennies passées à lutter tant bien que mal contre la force centrifuge du conservatisme, ils envisagent dans la perspective de cet hara-kiri théâtral programmé, de trouver le chemin de la « sublimation », du « passage de l’état solide à l’état gazeux », d’ouvrir les portes toutes grandes vers le nouveau, fort du passé, et d’expérimenter enfin pleinement la fin de la représentation démarrée en 1989.

Et Transquinquennal ne sera alors plus.

Ou presque.

« Transquinquennal interprétera l’oubli ».

Disent-ils.

 

Dans La vie mode d’emploi, Barthebooth meurt dans le dernier chapitre. En face de lui se trouve un puzzle, un puzzle presque complet, le dernier puzzle de son projet annoncé de destruction programmée de ses œuvres. Il manque juste une pièce. Le trou est en forme de X. Mais la pièce, la dernière pièce qu’il tient dans sa main, a une forme de W.

Ironie quand tu nous tiens.

L’illusion est partout.

Et Transquinquennal se marre.

 

Thomas Depryck, mars 2017

 

Collectif actuel

Bernard Breuse, Miguel Decleire, Stéphane Olivier

Brigitte Neervoort : responsable administration et production

 

Membres fondateurs

Bernard Breuse, Pierre Sartenaer

 

Anciens membres

Céline Renchon, Pierre Sartenaer

 

Conseil d’Administration / Assemblée Générale

Frédéric Fonteyne, Celesta Rottiers, Pierre Sartenaer, Vincent Thirion, Philippe Blasband, Mieke Verdin, Agnès Limbos, Tarquin Billiet

 

Transquinquennal est soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles et par Wallonie-Bruxelles International.

Transquinquennal est membre fondateur du BOCAL.

Transquinquennal est membre du Réseau des Arts à Bruxelles (RAB) et de la Chambre des Compagnies Théâtrales pour Adultes (CCTA)

Le site a été réalisé par Nicolas Rome, avec le soutien de Bruxelles Invest & Export.

 

 

 

 

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