
© Mirjam Devriendt
« Qu' as-tu fait ce matin ? »
« J'ai planté des fèves »
Voilà à peu près comment débute « Convives », le texte qu'Eugène Savitzkaya a écrit pour la compagnie Transquinquennal.
Et vlan ! Une fois cette petite graine déposée dans l'esprit des protagonistes, va se développer, loin des choux et des roses, une conversation échevelée et provocante où la philosophie, la pensée de chacun, essaie de faire un enfant à celle de l'autre. L'expérience comporte des risques : laisser pendant une heure et demie des hommes, de sexe masculin, entre eux, ça peut finir mal : un pied dans le corps de garde et l'autre au café du commerce. Mais c'est à un vrai libre échange auquel nous assistons, à l'heure de la digestion. On revisite alors au pas de charge et en groupe ces monuments antiques qui font les fondements de la vie dans nos sociétés occidentales et on esquisse allègrement, jubilatoirement, une sorte de programme d'auto gouvernement dans lequel le politique côtoie le poétique et où la satire - à la Swift - de mordante, devient carrément carnivore et même anthropophage.
Convives, un western de la pensée où trois cowboys, un gros, un moyen et un petit, chassent les vaches sacrées dans les prés gardés des idées. La pensée, ça ne se clôture pas.
"Ce que nous savons du monde aujourd'hui, c'est-à-dire de l'écorce terrestre, du noyau de la terre et de la planète dans le système solaire, mais aussi de l'empreinte laissée dans l'univers par la chaleur et la densité première ; ce que nous savons aujourd'hui de cette forme particulière appelée être humain ainsi que des différents systèmes qu'il a mis au point pour assurer son omniprésence et croire à son omnipotence ; ce que signifie la mort dans nos sociétés, c'est-à-dire l'inéluctable disparition des individus ; de la possibilité de créer des champs magnétiques pour contenir la fusion des atomes à laquelle aucun matériau ne peut résister ; de l'eau dans tous ses états ; du miel, de la douceur et de l'amertume du miel ; de la politique contemporaine et de la destruction progressive des capacités de création. Voilà les sujets dont traiteront les convives réunis pour manger, boire et discuter le bout de gras en toute simplicité. Du jardinage, ils passeront à l'écologie et du sexe à la politique. Et les saveurs de la nourriture et les vapeurs du vin les transporteront aux siècles des sophistes et à l'époque où, hardiment, Diogène de Sinope se masturbait en public, où riait Démocrite et pleurait Héraclite et où les filles de Lydie se prostituaient pour constituer leur dot. Toutes ces questions seront débattues à la fin du banquet ou bien déjà à l'apéritif, de façon leste et assurée, quand les convives parleront entre frères, langue déliée, chacun laissant la voix qui le traverse parvenir à l'oreille collective, celle que nous partageons avec tant de choses animées de tant de vies".
Eugène Savitzkaya, octobre 2006
Auteur liégeois d'origine russe et polonaise, Eugène Savitzkaya a publié une trentaine de romans, poèmes et textes de théâtre, principalement aux Editions de Minuit : "Un jeune homme trop gros" (1978), "La Folie originelle" (1991),"En vie" (1996), "Cochon farci" (1997), "Célébration d'un mariage improbable et illimité" (2002)... En collaboration avec Transquinquennal, il a écrit entre 1994 et 2000 "Aux prises avec la vie courante", "Est" et "La Femme et l'Autiste" (publiés aux éd. Le Fram).
Un extrait de la captation
Mise en scène : Transquinquennal
Avec : Bernard Breuse, Miguel Decleire, Stéphane Olivier
Assistanat : Chloé Thôme
Technique : Joëlle Reyns
Construction décor : Ralf Nonn
Traduction NL : Maarten Loix
Production, administration : Céline Renchon
Production : Transquinquennal asbl (www.transquinquennal.be) en coproduction avec le Théâtre Varia, en partenariat avec le Festival international des francophonies en Limousin, avec soutien de la Communauté Française Wallonie-Bruxelles, service du Théâtre et du CGRI. Transquinquennal est en résidence au Théâtre Varia - Bruxelles