Harry

d'après Henry IV de William Shakespeare

© Mirjam Devriendt

Tu es à deux doigts du pouvoir suprême.

Encore un peu de patience.

Ton père a pris le pouvoir par la force à ton oncle, et il l'a éliminé. Il a du mal à assumer, et il voudrait que tu reprennes la boutique.

Ne le fais pas. Si tu es compréhensif, tu seras tourmenté.

Profite de la vie tant qu'il est encore temps. Cède à ton père au moment opportun. Ne gâche pas ton plaisir. De toute façon, ton tour viendra.

Moque-toi des gens, ils t'apprécieront d'autant plus.

Etudie-les tant qu'ils sont sous tes yeux. Il n'en sera que plus facile pour toi de les sacrifier le moment venu.

N'importe qui peut voir ce que tu sembles être. Seuls quelques rares personnes peuvent tâter ce que tu es. Si à l'avenir ces dernières n'osent pas contredire l'opinion du plus grand nombre, c'est que tu auras réussi à les convaincre de toute la majesté de l'état.

La destinée du monde se joue à l'intérieur des salons feutrés des princes. (Nicolas Machiavel - Le Prince).
Où sont les salons des princes d'aujourd'hui ?
La vie vaut-elle la peine d'être vécue sans la submergeante ivresse du pouvoir ?

Avec « Harry », Transquinquennal adapte sauvagement Shakespeare pour en extraire son jus le plus politique.

Transquinquennal goes classic

Les raisons pour lesquelles nous n'avons jamais monté de classiques ne concernent en rien la qualité des auteurs (bien entendu) ni l'admiration que nous portons à certains d'entre-eux. C'est en réaction et dans un premier temps presque sans réfléchir que la création contemporaine s'est imposée à nous. Depuis, le discours s'est structuré pour en faire une revendication majeure de notre travail. Elle est devenue notre label, notre fond de commerce.
Lors de recherches préparatoires au choix d'un futur spectacle, à plusieurs reprises nous avons remis en jeu cette revendication, ne dictant aucune limite « contemporaine » à nos investigations. Le résultat fut à chaque fois identique : incapables de trouver une motivation ou une satisfaction commune suffisante à monter du « classique », et même du « classique » encore jeune, nous en sommes revenus au choix du « contemporain », jusqu'à préférer bricoler le texte nous-même en cas de besoin. Tant d'obstination dans le rejet nous font craindre un rétrécissement de la pensée, une atrophie du discours. Le martèlement de nos aspirations depuis une dizaine d'années n'aurait-il pas fini par nous abrutir qu'elles se présentent maintenant à nous sous les traits d'une presque fatalité ? C'est pourquoi il serait bon de dépasser le cap de nos réticences, d'en avoir le coeur net, et de commettre en toute conscience cette erreur qui confirmerait notre règle.

De "Henry IV" à "Harry"

Parmi les raisons qui nous font opter pour "Henry IV" (livres 1 et 2), au premier chef se trouve la fable. Une histoire de pouvoir et de trahison, qui oppose deux rois, celui qui a trahi pour conquérir le pouvoir (Henry IV), et celui qui, en le recevant, trahira ses compagnons (Hal-Henry V). De toutes les pièces historiques, les « Henry IV » sont sans doute celles qui traitent le plus de la gestion du pouvoir. Il ne s'agit pas de le conquérir par tous les moyens, de réfléchir sur sa nature divine ou de le défendre à tout prix, mais tout simplement, ici, de l'asseoir, de le conserver, de l'exercer. Ce n'est sans doute pas pour rien que Henry IV est considéré, parmi les rois shakespeariens, comme un roi essentiellement « politique », car le pouvoir est ici envisagé de manière essentiellement pragmatique.

« Quand je lis Shakespeare, j'ai l'impression de déchiqueter la cervelle d'un tigre  » disait Lautréamont.
Il est clair que Shakespeare par son intensité même, galvanise les plus audacieux et autorise les tentatives les plus radicales.
Il le permet d'autant plus que les traductions de ses œuvres, qu'elles soient de plus ou moins bonne qualité, n'arrivent jamais vraiment à combler le fossé qui sépare la façon de penser qu'implique la langue anglaise et celle qu'implique la langue française (ainsi la phrase française est fondée sur un développement linéaire et ne totalise son sens qu'à la fin, alors que la phrase shakespearienne est de nature prismatique et est à l'opposé de cette logique).
Cette nature prismatique de la phrase, mais aussi de l'œuvre, nous voulons la transposer sur l'ensemble même du spectacle, en effectuant un travail où le côté kaléidoscopique de Shakespeare rejaillit du traitement séparé des différents éléments de la représentation et du matériau théâtral (données historiques, philosophiques, récit et sa construction dans des intrigues parallèles, mélange des genres (drame politique versus comédie farcesque), personnages et leurs attributs, etc...
Nous sommes d'avis que pour universels que soient les thèmes traités par Shakespeare et la manière formidablement théâtrale dont il l'a fait, il n'en demeure pas moins que d'une part en raison de l'enracinement dans son époque, au carrefour du Moyen-Âge et de la Renaissance, d'autre part des conditions de productions (nécessité de rentabilité, rapport au pouvoir), et enfin des conditions difficiles d'établissement des textes de Shakespeare, pour toutes ces raisons donc, il nous semble évident que monter Shakespeare, c'est forcément l'adapter. Ainsi nous n'hésiterons pas à nous servir de la pièce comme d'un matériau de base que nous tenterons de délester de tout ce qui pourrait l'alourdir.
La poésie de Shakespeare, c'est dans la structure même de ses œuvres que nous la trouvons, dans ses jeux de miroirs qui se réfléchissent à l'infini ; Shakespeare était avant tout un formidable adaptateur, qui a su trouver comment transmettre à ses contemporains un matériau préexistant, sans souci de respect excessif de ses sources ni de scrupule au pillage qu'il a opéré sur d'autres auteurs. En cela nous entendons suivre ses traces, en l'adaptant sans ménagement à nos besoins, à notre goût, et à nos préoccupations contemporaines.

Crédits

Adaptation et mise en scène : Transquinquennal

Interprétation : Bernard Breuse, Miguel Decleire, Brigitte Dedry, Bernard Eylenbosch, Stéphane Olivier, Anne-Cécile Vandalem

Scénographie : Estelle Rullier et Raphaël Rubbens

Production, administration : Céline Renchon

Coproduction : Transquinquennal (www.transquinquennal.be), Théâtre Varia (en résidence) avec l'aide de la Communauté française Wallonie-Bruxelles et de Wallonie-Bruxelles Théâtre.

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