Marathon d'écriture au Plan K
« Nous nous sommes rencontrés à Paris, c'était il y a douze ans déjà. Tu m'avais écrit et je suis venu. Je voulais voir celle qui m'avait écrit, une femme, toi.
C'était le printemps, nous avons marché dans les rues. Nous avons parlé. Nous avons tenté de faire connaissance, mettant immédiatement en commun nos histoires respectives. _ Tu m'as posé des questions, et je t'en ai posé d'autres. Tu avais vingt-cinq ans et moi vingt-sept. La ville était un mouvement et une rumeur autour de nous. Nous nous sommes revus six mois après. Il faisait froid dans les rues. Nous avions besoin d'un abri et tu m'as laissé le choix entre un bistrot ou ton appartement. J'ai choisi. Nous sommes allés chez toi. Il y faisait chaud, nous nous sommes déshabillés lentement et vers la fin de nuit nous fûmes nus et il faut bien le dire, plutôt désemparés.
A cette époque-là, tu me vénérais déjà ?
Je lui ai d'abord écrit : Desormais, je ne pleurerais plus que dans tes mains. Puis je me suis tu et je n'ai pas tenu parole.
C'est alors que ses lettres ont commencé à affluer, une par une puis par dizaines constituant bientôt un flot de mille.
Je ne comprenais pas d'où sortaient ces lettres qui arrivaient chaque jour de la semaine ouvrable, plus nombreuses le lundi sans doute à cause de l'étranglement dominical. Je ne pouvais pas savoir qu'elles continueraient à affluer, plus nombreuses d'année en année.
Il se fait que je n'attends pas ces lettres mais que je les reçois. J'ai donc fini par m'attendre à en recevoir au moins une par jour. Donc, ma vie est construite, d'une manière ou d'une autre, autour de ces lettres que je reçois et auxquelles je ne peux répondre. Certains jours, quand par hasard, il n'y a pas de lettres, il m'arrive de croire que celle qui m'écrit est morte et j'en éprouve une sorte de soulagement et une espèce de tristesse. Un jour est un jour avec une lettre d'elle. Un jour sans est bizarrement incomplet.
Voilà qu'il m'est apparu urgent de rendre publique mon histoire personnelle, irritante et quasi ancestrale.
J'avais mes comparses privilégiés.
Il me restait à les mettre au fait afin qu'ils prennent le relais.
Dès qu'on décide d'utiliser le vocabulaire commun pour rendre compte d'une histoire privée, cette histoire ne peut que retomber dans le bien commun, la chair communne, non par solidarité sociale mais par simple parenté d'espèce. »
Eugène Savitzkaya
Nous avançons en déclinaisons successives sans jamais perdre le fil jusqu'au terme contre lequel nous ne pouvons rien.
Eugène Savitzkaya épingle les mots comme l'entomologiste transperce l'abdomen des papillons et des coléoptères, au passage il en sent la texture, la résistance puis les range délicatement, de façon parfois différente mais toujours avec précision. Il agit en spirale, les mots se nourrissent d'eux-même n'existant que par ceux qui les précèdent ; ils s'avancent en déclinaisons successives jusqu'au moment où lui décidera d'y mettre un terme.
Il décide d'écrire, alors il écrit ; il décide d'arrêter d'écrire et le texte peut être publié.
E.S. écrit de la poésie et des romans.
Il a écrit une pièce qui n'a pas été joué
E.S. ne va jamais au théâtre.
Il a une tête de slave et un accent liégeois.
Il a de longues mains fines aux ongles propres et bien coupés.
Il pêche la truite et d'autres poissons.
Il a une femme et deux enfants
Il publie des livres pour s'en débarasser.
Transquinquennal
Dans le cadre du Marathon Européen de la Création Théâtrale, organisé par Temporalia
Distribution : Nathalie Cornet & Bernard Breuse
Mise en scène : Stéphane Olivier en collaboration avec Pierre Sartenaer
Régie : Alain Mage