Autour du principe de l'interactivité, un comédien, seul en scène (il dirige également les effets lumières et son) interrompt son récit régulièrement pour interroger les spectateurs sur la suite qu'ils veulent donner à la pièce. Ainsi, de représentation en représentation, différents scénarios peuvent se dessiner (Il y en a huit au total).
La trame : Dans les rues de Bruxelles déambulent deux personnages étranges : un réfugié politique qui a oublié son vrai nom est à la recherche d'un magicien, ainsi qu'un ex-grand maître de la plaidoirie belge qui a tout abandonné pour partir à la recherche du langage des chats.
"Le roman, la nouvelle et le théâtre classique nous ont habitués à un récit linéaire, un récit qui part d'un début, suit un cheminement implacable, pour déboucher sur une fin en forme de conclusion.
- Mais, me demanda-t-il, une alternative au récit linéaire est-elle vraiment possible ?"
Nous parlions de cela un soir d'été, sur une terrasse, Pierre Sartenaer et moi. Je suis fils d'informaticien ; je lui signalai que l'informatique a créé un autre type de récit, le récit interactif. Dans un récit interactif, le spectateur peut choisir entre plusieurs possibilités. C'est un récit qui s'embranche, un récit qui bifurque, un récit que construisent les réactions du spectateur. Tout logiciel, tout programme, tout algorithme, est un récit interactif. Je lui énumérai d'autres exemples de récits qui bifurquent :
Depuis une ou deux dizaines d'années, l'Oulipo* se penche presque scientifiquement sur le problème ; Queneau a écrit un prototype : "Un conte à votre manière".
Les livres interactifs pour enfants se multiplient : les éditions Folio Junior publient des "Histoires dont tu es le héros", de Science-Fiction, d'aventures médiévales ou fantastiques. On a même récemment publié des livres érotiques interactifs !
Le vidéo-disque interactif fait ses débuts ; des débuts essentiellement didactiques - l'enseignement peut être considéré comme un récit interactif : l'élève est un spectateur qui, selon sa compréhension, fait bifurquer l'enseignant.
Pierre Sartenaer sauta sur l'occasion. Il me parla d'un de ses vieux projets : un spectacle que le spectateur pourrait faire bifurquer à sa guise, un spectacle qu'il pourrait voir plusieurs fois en y découvrant chaque fois de nouvelles péripéties, un spectacle interactif.
Je lui promis d'y réfléchir. Nous nous quittâmes. En descendant vers Saint-Gilles, je constatai que cette forme que je croyais nouvelle n'était rien d'autre que la renaissance d'un genre plus archaïque : les conteurs de jadis modifiaient et modulaient leurs récits selon les réactions des spectateurs, parfois improvisaient, et souvent faisaient bifurquer leurs histoires selon des canevas pré-établis.
Je me rappelai une anecdote : pour écrire ses aventures de Mémed le Voleur, l'écrivain Turc Yachar Kémal* s'est inspiré des conteurs de sa région, des analphabètes qui récitent et réinventent des épopées anciennes. Récemment, il est retourné dans son village natal. Il s'est aperçu que ces conteurs racontent maintenant les aventures de son personnage, Mémed, en les modifiant. D'après Kémal, leurs versions sont plus intéressantes que la sienne.
Je me rappelai alors un autre exemple de culture populaire : en Iran, dans la province du Khorassan, près d'Ispahan, des conteurs scandent le Shah Nameh* (le Livre des Rois, la grande épopée Persane qu'écrivit le poète Ferdowsi).
Ces conteurs tiennent des bâtons, qu'ils font tournoyer au rythme des strophes. Ces bâtons peuvent aussi illustrer l'action, et devenir épée, cours d'eau, montagne, bataille, Dieu. Ils récitent pour des assemblées de paysans, qui connaissent si bien l'épopée que quand le conteur se trompe, ils le reprennent : toute l'assemblée scande en coeur la strophe exacte.
Je rentrai chez moi. Je pris une douche, et je commençai d'écrire la Lettre des Chats.
Philippe Blasband
Coproduction Atelier Sainte Anne
Mise en scène : Stéphane Olivier
Dramaturgie : Bernard Breuse
Costumes : Sylvie Thévenard
Jonglerie : Phil Busby
Conseiller escalade : Patrick Kienen
Conseiller musical : Yves Duvekend
Eclairages : Isabelle Van Peteghem
Son : Raymond Delepierre/Jean-Luc Ongena
Distribution : Pierre Sartenaer

+ La Lettre des Chats, Lansman, ISBN 2-87282-042-6